Le sacré se définit comme ce qui est autre, différent, séparé. Puisque l'homme est un être limité, l'espace sacré commence aux frontières de son existence. Par son travail et son intelligence, l'homme s'acharne à conquérir ces terres offertes mais inconnues : dans le chaos du monde, il met de l'ordre, son ordre. Il arrache à la terre ses nourritures et ses métaux les plus secret. Par son activité, l'homme transforme les savanes et les forêts en cosmos. Leurs capacités de production l'attirent ; leurs résistances opiniâtres ou imprévues l'apeurent. Ce qui résiste à l'industrie humaine, les orages, les volcans, les bêtes sauvages, dessine une frontière infranchissable. Le sacré gît en ce qui demeure inaccessible et indompté. C'est le fauve, lion ou crocodile, qui évoquent l'altérité de Dieu, non l'âne ni le chameau.
En lui-même également, l'homme pressent un chaos. Des forces vitales, primitives et cachées, l'habitent et parfois le dominent. La sexualité, cette inconnue toujours présente, commande un inconscient dont les analyses commencent à mettre à jour les structures. L'homme se découvre précieux et inconnu. Il lui faut donc, devant tant de précarités et de ténèbres, assurer sa vie fragile et menacée. Il s'agit pour lui de garder dans l'ordre fécondant de l'existence, un être qui, tel une vigne non taillée, se perdrait, inféconde, dans les jungles primitives dont il s'est extrait. Devient ainsi sacré tout ce qui soutient l'existence dans son aspiration humanisante et ses compositions sociales : "Le travail, c'est sacré", "Amour sacré de la Patrie", chante la Marseillaise.
Un passage entre deux expressions du sacré :
Cette trop rapide approche, en partie inspirée des travaux d'Oscar Otto, permet au moins de situer deux expressions du sacré.
- Une première manifestation vise un sacré intouchable, hirsute, violent et brutal comme un orage, ou indéfiniment puissant et généreux tel un long fleuve tranquille. Deux violences, soudaine ou pérenne, redoutable ou insidieuse, mais également hors des emprises de l'homme.
- Le sacré est aussi une force qui peut s'attaquer à la vie ou la renforcer. Ce qui ressortit à la volonté de vivre en homme, amour, métier, patrie et loisirs, devient un sacré conscient, réfléchi, voulu. Le sacré passe du primitif au vénérable, d'où l'ardeur à sacraliser les valeurs sur lesquelles une société veut s'édifier, elle entend ainsi les rendre intouchables.
Ce passage de l'hirsute au culturel s'effectue par une médiation. Toute la question consiste à savoir quelle main agit comme instrument pour opérer la mutation. Ainsi, passe-t-on de "Le travail, c'est sacré" à "L'argent, c'est sacré" : on voit ici la force de l'intérêt.
On dit : "La vie, c'est sacré", mais nos sociétés acceptent l'avortement et parlent de l'euthanasie. Quelle conception d'une vie, tenue pour sacrée, laisse cependant glisser d'un sens à l'autre ? De tels changements induisent une modification dans la manière de passer d'une forme du sacré à l'autre. Les médiations, on le voit, peuvent être philosophiques, politiques : elles ne sont pas exclusivement religieuses.
Nous sommes aujourd'hui devant un changement de médiation, au moment où se modifie également la place des religions dans la société.
Les religions devant la quête du sacré :
Trois facteurs principaux agissent conjointement. La présence de plusieurs religions sur un même territoire, naguère habitué à plus d'unité, conduit beaucoup d'esprits à se demander si elles ne procèdent pas d'une même origine plus radicale encore que les fondements connus des religions historiques et si elles ne visent pas, au-delà de leurs représentations, une même divinité certaine par son attrait mais incertaine dans sa nature. Le mystère de Dieu se dilue dans l'indéfini de la vitalité. De la concurrence rejetée, on passe au syncrétisme.
Ensuite, pour les Français, la croyance en un dieu aussi vague que largement accepté, s'effondre, laissant place autant à une indifférence religieuse qu'à un désir de garder une référence neutre ("quelque chose au-dessus de nous") ou aux sectes. Une place est vide et le sacré, parfois le plus superstitieux, ressort de ses profondeurs.
Enfin, et contrairement à ce qu'estimait la sécularisation, la technique qui envoûte, lasse également. Les hommes se tournent alors vers d'autres horizons pour y chercher réponse aux questions du sens de la vie, qu'aucune technique ne résout. Technique et crédulité cohabitent.
C'est dire qu'actuellement, la médiation qui humanise le sacré, est à la fois intimiste, privée, affective, syncrétiste et anonyme. L'individualisme la noie dans l'opinion dominante. Il en résulte une crise de confiance en vers les expressions réfléchies et communautaires de la foi que les intégrismes s'aveuglent à nier.
Comment le catholicisme réagit-il ?
Devant des manifestations du sacré, le catholicisme français oscille entre le refus et l'appel aux concepts (XVIIIe s. ; 1951 -1990), ou l'acceptation et une lente évolution (XIXe s. ; depuis 1990 ?). Dans les deux cas, il est fait appel à une conversion du sacré. Les Ecritures chrétiennes montrent aussi bien le Christ utilisant un geste magique (toucher avec sa salive : Mc 8,23 ; Jn 9, 6) donc répréhensible, que le rejet des superstitions païennes par Saint Paul (Ga, 4, 8-10). Cette oscillation dépend de la manière dont, se sentant majoritaire ou non, moteur ou non, le catholicisme se place dans la société. Dans quelle mesure les expressions de la foi modèlent-elles les consciences ?
Le retour du sacré entraîne non pas la résurgence des mythes (peut-on vivre sans mythe ?) mais la constitution d'une vulgate de légendes (la réincarnation, les extra-terrestres...). Il en découle une perte du sens de l'histoire et de la responsabilité des engagements sociaux. Sous la surface d'intenses activités, affleure une fatalité maternante. Il importe donc de revenir au fait historique des fondements de la foi, historique donc contingent, mais, dans cette contingence même, des faits révélateurs, précis et cohérents : ceux de l'Alliance.
Le retour du sacré concerne également la liberté de l'homme. Non pas comme absence de contraintes, mais comme orientation d'une libération. Cet acte exige une prise de conscience de ses responsabilités, une intelligence de la foi pour conduire sa vie, donc une éthique de l'existence.
Le sacré demande enfin d'être traité pour lui-même, car les faits sont là ! Le sacré doit être converti, sinon il laisse l'homme démuni devant ses forces, extérieures ou intérieures, et désarmé devant ceux qui l'utilisent pour sacraliser leurs intérêts ou leurs options. Le catholicisme, au nom du Verbe incarné, médiatise le sacré pour que son énergie serve à l'accomplissement du dessein du Créateur : une terre confiée aux hommes pour qu'ils la rendent fraternelle.
Evêque de Poitiers