La notion française de salut rend l'hébreu yeshu'a. Ce mot apparaît dans un grand nombre d'expressions récurrentes : L'Eternel est le rocher de son salut (Dt 32 :15 ; 2 Sam. 22 :47 ; ), le Dieu de notre salut (1 Chron 16 :35). Dans la plupart de ses occurrences dans le corpus biblique, le « salut » apparaît comme une intervention divine au secours du fidèle en difficulté (le terme, employé dans ce sens, est très fréquent dans les Psaumes). Cette intervention produit d'abord des effets ici-bas et non seulement dans le monde à venir.
La sollicitude de Dieu pour le fidèle est le signe d'une relation privilégiée entre ce dernier et le divin ; du fait que, très souvent, les versets bibliques parlent de « notre » salut, en recourant à la première personne du pluriel, beaucoup de commentateurs, juifs ou non juifs, tirent l'idée que le salut, comme secours divin, est lié à l'élection des Hébreux et de leurs descendants (bekhira). Il ne faut pourtant pas en conclure que le salut soit une clause automatique de ce contrat d'exclusivité d'un genre peu commun que Dieu passe avec le peuple juif lors de la Révélation au Sinaï. En acceptant la Loi, les Juifs s'engagent à pratiquer les préceptes divins et à leur obéir, et cette acceptation constitue une obligation envers Dieu ; s'ils ne remplissent pas cette condition, Dieu, de son côté, n'est pas tenu de leur assurer le salut. Le salut, en somme, dépend directement de la capacité que montre chaque Juif d'intérioriser la Loi, de la faire sienne et de régler toutes ses actions sur la volonté de Dieu exprimée dans la Tora. En ce sens, la venue du Messie, que les Juifs attendent encore, peut être vue comme une sous-catégorie de la question plus large du salut comme manifestation ici et maintenant, dans l'histoire, de la bienveillance divine : comme le dit un rabbin du Talmud, nous n'attendons pas le Messie ; c'est lui qui nous attend. La délivrance, la fin de l'exil et la plénitude de la Loi ne sauraient advenir que pour un peuple qui en aura déjà créé les conditions effectives en s'astreignant à la justice et à l'observance de la Loi.
L'intervention divine ne se limite pas à une assistance dans le monde terrestre, mais s'étend après la mort, comme le souligne un passage du traité talmudique Baba Bathra, folio 10a : Il a été enseigné : Rabbi Yehuda dit : La miséricorde est grande, en ce qu'elle rapproche la rédemption, comme il est dit (Is. 56 :1): « Ainsi parle l'Eternel : observez la justice et faites le bien ; car mon secours est près de venir et mon salut de se manifester ». Il disait aussi : dix choses puissantes ont été créées dans le monde. Le rocher est puissant, mais le fer le fend. Le fer est puissant, mais le feu l'amollit. Le feu est puissant, mais l'eau l'éteint. L'eau est puissante, mais le nuage la soutient. Les nuages sont puissants, mais le vent les disperse. Le vent est puissant, mais le corps le soutient. Le corps est puissant, mais la crainte le brise. La crainte est puissante, mais le vin la met en fuite. Le vin est puissant, mais le sommeil a raison de lui. La mort est plus puissante que tout, et la miséricorde sauve de la mort, comme il est écrit (Prov 10 :2) : la vertu (zedaka) sauve de la mort. Les propos de r. Yehuda soulignent que la récompense de la justice est la vie éternelle. La célèbre mishna du traité Sanhedrin (90a) : Tout Israël a part au monde à venir, ne dit rien d'autre. De ce salut après la mort, les Juifs n'ont pas le monopole, car le message de Justice de la Torah est destiné à la terre entière, selon Ps. 67:2 Pour que par toute la terre on connaisse tes voies, parmi tous les peuples ton secours salvateur. Même en dehors de l'alliance d'Israël, quiconque observe les principes élémentaires de la justice a droit au salut. Pour les non-Juifs, la voie du salut est même moins difficile, puisqu'ils ne sont pas astreints par une alliance ancestrale à l'observance des 613 mitsvot (commandements) qui régissent la vie juive, et qu'ils peuvent se contenter de suivre les sept commandements des fils de Noé (Sanhedrin 56a), à savoir pratiquer l'équité, s'abstenir de blasphémer le Nom, de pratiquer l'idolâtrie, l'immoralité, le meurtre, le vol et de manger un membre pris à un animal vivant.
Les deux sortes de saluts, le salut ici-bas et le salut après la mort,, se conjuguent dans la perspective messianique : la délivrance du peuple d'Israël, avec la venue du Messie, coïncidera avec le triomphe universel de la Loi. C'est là, selon le judaïsme, la finalité du monde, qui n'a été créé, selon le Midrash Rabba sur la Genèse, que pour laisser une place à la miséricorde (rachamim), alors que le plan de l'absolu divin est réglé, quant à lui, sur le principe de la seule justice. Il ne faut pas se méprendre sur l'idée que le monde a été créé en vue du salut ; elle n'implique pas l'irresponsabilité de l'être humain. Bien au contraire, pour le peuple de l'Alliance comme pour les nations, le salut se conquiert de haute lutte, comme la récompense d'une justice que l'homme s'est déjà imposée à lui-même, de l'intérieur, pour ainsi dire. L'homme se prépare le monde qu'il mérite. En ces temps de confusion et de crainte, cette leçon de la tradition ne peut que sonner avec une triste justesse.